Pourquoi le monde a plus que jamais besoin d’une autre démocratie

Dans un contexte où la logique du rapport de force et les conflits armés refont surface, nos démocraties subissent elles aussi une pression croissante. Les responsables politiques doivent faire face à des choix d’une extrême complexité, tandis que les citoyens se sentent impuissants face aux bouleversements de notre époque. 

Plus que jamais, nous devons repenser notre démocratie. Une démocratie capable de soutenir les élus dans leurs décisions difficiles, et de redonner aux citoyens les moyens d’une véritable implication et maîtrise de leur avenir.

Nous vivons dans un nouvel ordre mondial, plus dur, plus instable. L’inquiétude est palpable et se manifeste chez nous aussi: un Bruxellois sur deux et même 57% des Wallons  se sentent comme des marionnettes face aux transformations de la société. C’est ce que révélait récemment L’Enquête nationale. Ce sentiment d’impuissance cache une réalité plus profonde : de plus en plus de citoyens se sentent mis à l’écart du système politique. Ce malaise est particulièrement marqué chez les jeunes, chez qui l’attrait pour des alternatives autoritaires ne cesse de croître d’année en année. 

Voter tous les 5 ans ne suffit plus

Aujourd’hui, exercer une fonction politique est un défi redoutable. Nos sociétés font face à des enjeux majeurs, et les responsables politiques doivent constamment faire des choix entre des ressources limitées et des attentes très élevées. Dans ce contexte, voter tous les 4 ou 5 ans ne suffit plus. Notre démocratie a besoin de nouveaux outils pour rester à la hauteur de ses promesses.

Il est urgent de mettre de l’huile dans la mécanique grippée de notre démocratie et les assemblées citoyennes peuvent faire partie de la solution. Elles rassemblent, par tirage au sort, des personnes issues de tous horizons, qui écoutent des experts, débattent entre elles et formulent des propositions. Pas des discussions de comptoir, pas des positions dogmatiques et figées, mais une délibération informée. Dans une société où de plus en plus de gens se sentent impuissants, ces assemblées offrent aux « gens ordinaires » une occasion concrète d’influencer le cours des choses – et de constater que tout le monde est écouté.

Leurs recommandations nourrissent également le travail politique. Les citoyens peuvent aider à débloquer des dossiers figés, à dépasser les logiques partisanes, et à revenir à l’essentiel : renouer le dialogue avec celles et ceux pour qui ils travaillent. 

Nous ne voulons pas remplacer la démocratie représentative par des assemblées de citoyens tirés au sort, et loin de nous l’idée que les élections n’ont pas de valeur. Au contraire, la démocratie représentative reste la pierre angulaire de notre système politique. Elle garantit à chaque citoyen un accès égal au processus démocratique et permet de désigner des représentants qui assurent la continuité du fonctionnement de l’État.

Mais cette démocratie représentative a besoin d’être renforcée, de toute urgence. C’est pourquoi nous plaidons pour un complément structurel au système actuel : des assemblées citoyennes permanentes, à chaque niveau de pouvoir, dotées d’un mandat clair et d’un suivi transparent.

Les assemblées citoyennes, ça fonctionne

Nous le savons désormais : les assemblées citoyennes fonctionnent. Prenons l’exemple de la communauté germanophone de Belgique qui abrite depuis 2019 le premier conseil citoyen permanent au monde. Des citoyens y ont formulé des propositions pour les maisons de repos, participé à la rédaction d’un décret sur le logement, et fait des recommandations en matière d’intégration. En 2024, le modèle a été actualisé avec le soutien unanime du parlement. L’intérêt pour cette initiative ne cesse de grandir à l’international.

Au-delà de nos frontières aussi, le modèle fait ses preuves. En Irlande, les assemblées citoyennes ont permis de débloquer des débats longtemps figés sur l’avortement et le mariage homosexuel. En France, des citoyens ont formulé des recommandations concrètes sur l’euthanasie.

Dans un monde qui se polarise, la démocratie doit rassembler. Face à la tentation autoritaire grandissante, nous devons renforcer la résilience de nos institutions démocratiques. Et alors que tant de personnes se sentent exclues du débat politique, nous devons faire en sorte que chaque voix compte, pas seulement au moment des élections, mais aussi entre deux scrutins.

Karen Celis (politologue, VUB), Adélaïde Charlier (activiste), Ben Eersels (directeur G1000), Alicja Gescinska (philosophe et autrice), Marius Gilbert (épidémiologiste), Jonathan Moskovic (chercheur et activiste).